La semaine prochaine, je vais me faire vacciner. Je vais probablement ressembler à une petite chose tremblotante en boule sur une chaise, hurlant pendant qu'une infirmière lui enfonce l'aiguille dans le bras.
On ne croirait pas, comme ça, mais j'ai de l'appréhension, oui oui. Mais elle ne se manifeste pas par rapport au contenu du vaccin, simplement face au concept de piqûre lui-même.
Ceux qui me connaissent le savent bien, avec l'an passé.
Pour les autres, nul besoin d'entrer dans ces détails (vraiment inintéressants, croyez-moi). Sachez simplement que je me suis résignée à aller recevoir le vaccin du H1N1. Je pense que l'assurance de ma survie compense un peu.
C'est parce que j'ai envie que mes amis n'attrapent pas le virus (parce que j'ai vraiment besoin d'aide en physique, et accessoirement parce qu'il serait bon pour eux qu'ils survivent) que j'ai décidé de mettre ici une lettre.
Une simple lettre, deux pages Word, écrites par le microbiologiste-infectiologue [La microbiologie-infectiologie porte essentiellement sur la prévention, le diagnostic et le traitement des maladies infectieuses] Jacques Pépin, de Sherbrooke. C'est une réaction face aux fausses idées circulant à propos de la maladie et du vaccin, et plus particulièrement une réponse aux propos irraisonnés du professeur Boisvert dans une édition de La Tribune de la semaine passée.
Vous en faites ce que vous en voulez, je la trouve simplement très intéressante. Vous pouvez réagir en commentaire (oui en fait, je ne fait tout ça que pour entraîner un débat en commentaires, je suis démoniaque). Vous avez le droit de garder le silence, d'avoir une opinion contraire (justifiée, pour rendre ça dynamique, s'il-vous-plaît), ou de défendre les mêmes idées que le Docteur Pépin. Vous n'avez pas le droit d'attaquer personnellement qui que ce soit ou de vous moquer d'un avis autre que le vôtre.
À vos marques, prêts, PARTEZ !
Quelques faits à propos du H1N1
Dans tout débat public, il est normal que des opinions contradictoires soient exprimées. Ainsi est faite notre société, bâtie autour de la liberté d'expression. M Jacques Boisvert, professeur à l'UQTR, explique dans votre édition d'aujourd'hui ses craintes face à la vaccination contre le H1N1. J'aimerais expliquer à vos lecteurs pourquoi ils seraient mal avisés de suivre les savants conseils du professeur Boisvert.
D'abord, c'est vrai que nous disposons de relativement peu d'informations sur l'efficacité et la toxicité du vaccin qui sera bientôt offert à la population québécoise*. Mais c'est le propre de la réponse à toute situation épidémique: il faut prendre des décisions à partir de données préliminaires et si on attend d'avoir des évidences solides comme on le fait normalement pour, disons, offrir un nouveau traitement contre le cancer, les décisions n'auront plus aucun impact sur l'épidémie qui aura eu le temps de suivre sa trajectoire naturelle. Peut-être le professeur Boisvert devrait-il en discuter avec les gens qui dirigeaient la Croix-Rouge Canadienne au début des années 1980. Eux aussi attendaient d'avoir des évidences solides avant de prendre la moindre décision concernant les produits sanguins dont ils avaient la responsabilité. Le résultat, c'est qu'une génération entière d'hémophiles a été rayée de la carte, parce qu'on attendait des évidences solides. Je ne le connais pas personnellement, mais j'ai comme l'impression que le directeur médical de la Croix-Rouge a dû être quelque peu torturé par sa conscience depuis lors.
Que savons nous donc du virus H1N1 ? D'abord qu'il est plus transmissible que les virus de l'influenza saisonnière, parce que les gens de moins de 60 ans n'ont aucune immunité partielle contre cette souche qui est trop différente des virus qui circulent habituellement**. Une fois qu'un cas de H1N1 survient dans une maisonnée, les chances qu'ont les autres membres de la famille de développer l'influenza sont plus élevées qu'avec la grippe saisonnière.
Une façon de chiffrer cette transmission en épidémiologie c'est le R0, le nombre reproductif, qui correspond au nombre de cas secondaires générés en moyenne par chaque cas primaire. Avec la grippe saisonnière, le R0 est d'environ 1.3. Avec le H1N1, le R0 est de 1.75. Cette différence peut sembler triviale, mais il faut comprendre qu'il s'agit d'une constante qu'on applique dans une courbe de croissance exponentielle. Avec l'influenza, il y a une nouvelle génération de cas à tous les trois jours. Sur les 6 prochains mois, il y aura donc 61 générations de cas. Donc a partir d'un premier cas, on aura après trois jours 1.75 cas, puis 1.752, 1.753, 1.754, 1.755 et ainsi de suite. J'invite donc le professeur Boisvert à passer dans une polyvalente, y emprunter la calculatrice d'un élève, pour chiffrer simplement le nombre de cas à la soixante-unième génération, 1.7560 (H1N1) et comparer cela à 1.360 (influenza saisonnier). Bien sur la dynamique de transmission du virus est plus compliquée (parce que les gens qui l'auront développé deviennent immuns), mais la différence de transmission entre les deux types d'influenza est substantielle.
Ces données m'amènent à croire qu'il est tout à fait plausible qu'en l'absence d'un vaccin, au moins 25% de la population québécoise développera le H1N1 cet hiver, comme l'affirment bien des experts. Le problème, c'est que l'absence d'immunité fait en sorte que le taux de létalité (nombre de décès divisé par le nombre de cas) avec le H1N1 est plus élevé qu'avec la grippe saisonnière. Lors de la première vague au Canada, ce taux était de 0.4%. En tenant compte du fait que le nombre de cas (dénominateur) était sous-estimé, et en utilisant les données de certains pays européens où on a mieux identifié tous les cas, on peut estimer que le taux de létalité du H1N1 tourne autour de 0.2%, ce qui est nettement plus élevé qu'avec la grippe saisonnière.
Donc une chance sur 4 de l'attraper, et si on l'attrape une chance sur 500 d'en décéder, ça fait une chance sur 2000 d'en mourir cet hiver, pour le citoyen moyen. On peut jouer avec les chiffres en augmentant un peu ceci ou diminuant un peu cela, mais en définitive le risque sera de cet ordre de grandeur s'il n'y avait aucune vaccination. Pour la ville de Sherbrooke, ça représente quelque chose comme 75 décès cet hiver.
Maintenant quel est le risque de la vaccination contre le H1N1? Bien sur, le vaccin qui sera utilisé au Canada n'aura été testé que sur quelques milliers d'individus (tout comme les autres vaccins utilisés dans d'autres pays). Il y a un risque de réaction allergique sévère chez les personnes allergiques aux œufs, qui ne devraient pas se faire vacciner. Mais pour tous les autres, 99.99% de la population, le risque est minime. On a beaucoup parlé du risque de développer la maladie de Guillain-Barré (une maladie immunologique des nerfs et de leurs racines). Ceci s'était produit lors de la vaccination contre la grippe porcine aux Etats-Unis en 1976, et on ne sait pas si les vaccins actuels causeront le même problème. Dans le pire des cas, le vaccin actuel causera un syndrome de Guillain-Barré dans la même proportion qu'en 1976, soit un cas pour 118000 personnes vaccinées. 85% des cas de Guillain Barré récupèrent complètement et seulement 3% en décèdent. Malheureusement pour les personnes que ce risque infime préoccupe, l'influenza lui-même peut causer le Guillain-Barré. Donc pour éviter un hypothétique Guillain-Barré post-vaccinal, elles vont se mettre à risque d'un Guillain Barré post-influenza, en plus de subir les risques de décéder d'un H1N1 sévère.
Au total, pas de vaccin = 1 chance sur 2000 de décéder du H1N1. Avec le vaccin, postulant une efficacité de 80% (et le professeur Boisvert était tout à fait dans les patates, l'immunogénicité du vaccin est un assez bon prédicteur de son efficacité), ce risque diminue à 1 chance sur 10000, auquel il faut ajouter une chance sur 3.9 million de décéder d'un Guillain-Barré post-vaccinal. Pour moi le choix est clair, et je me ferai vacciner, de même que les membres de ma famille, dès le premier jour où le vaccin sera disponible. J'ai la ferme intention que ni moi ni mes proches ne feront partie des 75 décès à Sherbrooke.
J'en profite pour ajouter que je suis certain que le H1N1 ne représente pas un vaste complot ourdi par la diabolique directrice générale chinoise de l'Organisation Mondiale de la Santé, en collaboration avec les compagnies pharmaceutiques. L'Ombre Jaune, c'était juste un personnage fictif dans les Bob Morane. La fin du monde n'a pas eu lieu le 1er janvier 2000. La princesse Diana n'a pas été assassinée. Et, malheureusement, Elvis est bien mort.
Jacques Pépin
Chef du service d'infectiologie
Centre Hospitalier Universitaire de Sherbrooke
* Par ailleurs, on sait qu'il est construit et élaboré de la même manière que tout autre vaccin anti grippal, avec une méthode qui a fait ses preuves.
** Les gens de 60 ans et plus ont été exposé à des virus comme ceux de la grippe de Hong Kong de 1968, qui ont des ressemblances avec le virus du H1N1. Nous, non.